REjoindre Lhassa en train
Asie,  Chine

Pèlerinage tibétain : Trente heures de train de Xinning à Lhassa

Cela fait longtemps que le Tibet et particulièrement la ville de Lhassa font partie des buts et objectifs que je me suis juré d’atteindre un jour. Je fantasme sur la ville depuis de très nombreuses années. Ma présence en Chine n’est pas anodine et à peine arrivée à Pékin, je me suis empressée d’aller acheter mes billets de train pour la ville sainte. Ce voyage est mon pèlerinage tibétain.

SOLITUDE, ANGOISSE ET DELIVRANCE

A 15 ans, je découvre l’histoire du Tibet. Un coup de foudre pur et simple pour sa culture, ses paysages somptueux, son courage et sa détermination à retrouver son indépendance. Je suis révoltée par la destruction du patrimoine tibétain par la Chine, les meurtres des moines et la fuite du Dalai-Lama en Inde, et l’éradication lente et irrémédiable des traditions et de la culture tibétaine. Je veux partir là-bas pour sauver ce qui peut l’être. J’ai 15 ans, je suis pleine d’idéaux et je pense pouvoir révolutionner le monde avec mes petits poings tout maigrelets. 

A 22 ans, j’échafaude sur un coin de mon bureau des plans improbables pour atteindre la ville sainte. Je n’ai pas un sou en poche et des rêves plein la tête. Je m’imagine atteindre la province annexée d’une manière ou d’une autre, sans vraiment parvenir à savoir comment. A l’époque, le Tibet est encore très fermé et les rumeurs vont bon train sur les possibilités de s’y rendre. Les forums alimentent mes fantasmes et mes envie d’aventures. 

Dix ans plus tard, (en 2014), je suis à Xinning attendant de pouvoir rejoindre Lhassa en train. J’ai dû mal à réaliser que je suis vraiment là. Ici. Pour ça. C’est ma Mecque à moi, mon pèlerinage. Je suis assise dans la salle d’attente. Mon train pour Lhassa n’est pas encore annoncé. J’angoisse. J’ai peur de le rater.

Je suis la seule étrangère dans la petite salle crasseuse et bondée. Les gens ont l’air d’attendre depuis des heures. Certains se sont endormi sur leur siège, d’autres sont déjà en train de faire la queue pour accéder au quai. Un enfant quitte son siège l’espace d’un instant. Quelqu’un d’autre prend immédiatement sa place. Il réalise son erreur trop tard. Le voleur détournera le regard et fera comme si de rien n’était. Les places sont chères en Chine.

Mon train est finalement annoncé. Toute la salle se lève d’un seul homme pour se diriger vers les portiques de contrôle. C’est la cohue. Les gens se bousculent. Mon malaise est visible. J’avance, mon billet de train et mon permis tibétain à la main. Mille questions me traversent l’esprit alors que je me rapproche du contrôleur. Et s’il y avait un problème avec mes documents ? S’ils décidaient que je ne pouvais pas me rendre au Tibet ?

Lhassa m’obsède depuis longtemps. Trouver porte fermée serait une terrible déception. Si près du but. Je passe finalement sans problème. C’est à peine s’ils ont regardé mon permis.

Je trouve ma voiture. Seconde classe « assis-dur» pendant trente heures. C’est le prix à payer lorsque l’on réserve son billet de train à la dernière minute. Je redoute le trajet, qui s’annonce épique. Toutes ces heures à passer sur un siège dure comme du bois, la nuit épouvantable que j’imagine déjà devoir passer. Tous les sièges sont occupés. Certains enfants sont sur les genoux de leur parent. On rentabilise l’espace au maximum. Je dis adieu à tout espoir de pouvoir m’allonger au cours de la nuit. Le train s’ébranle et finit par s’élancer sur les voies.

TRAVERSEE DU GANSU

Je traverse les plaines herbeuses du Gansu et vois défiler à travers la fenêtre des paysages somptueux, des steppes sans fin où scintillent çà et là ruisseaux, étangs et lacs. 

Nous passons à proximité du GaHai, immense lac de la région et point de chute des oiseaux migrateurs. Sublimes reflets argentés au milieu des couleurs automnalesA cette altitude, aucun arbre ne vient rompre les lignes vertes, oranges et ocres des plaines. J’imagine la vie de nomade et les cavalcades dans les steppes. Je fantasme sur les plaisirs d’une vie simple et dénuée de désirs matérialistes.

Je suis tirée de mes pensées par mes compagnons de carré. Leur curiosité a fini par être plus forte que la barrière de la langue. Nous essayons tant bien que mal de nous présenter. J’arrive à leur faire comprendre que je viens de France. Ils sont aussi ravis et intéressés que moi. Une des passagères s’improvise traductrice pendant quelques kilomètres.

Durant ce temps j’en profite pour apprendre à annoncer les chiffres avec les mains (aussi étrange que ce la puisse paraître), à décrypter quelques idéogrammes, à prononcer Xi Jinping correctement et découvre que Mao est toujours adulé dans l’Empire du Milieu.

Je brûle de leur poser des questions sur la politique Chinoise, la liberté d’expression et de la presse, de savoir ce qu’ils pensent de leur président et de la situation économique de leur pays et du traitement infligé aux minorités ethniques. Mais j’ai trop peur de briser ce moment d’échanges en me montrant impolie ou trop curieuse. Alors, je m’abstiens et profite de ce que j’ai en cet instant. Un moment authentique et simple.

 

PLUS HAUT QUE LE MONT-BLANC

Au fur et à mesure que nous montons en altitude et nous approchons de la province du Tibet, le train se vide et la nuit et le froid font leur apparition. Ils sont peu nombreux ceux qui veulent se rendre à Lhassa. Je m’impatiente de découvrir la capitale du Tibet. Je redoute également la déception. J’ai imaginé et fantasmé Lhassa tellement longtemps. La déception ne pourra être que plus grande…

Une fois de plus je suis tirée de mes rêveries. Nous arrivons au dernier arrêt avant le passage du col de Goldmund. Nous montons de plus en plus haut et j’ai le souffle court. A force de voir des passagers descendre j’ai fini par avoir assez de place pour pouvoir m’allonger. Tacitement,tous les passagers décident qu’il est temps de dormir. Chacun se trouve un siège vide et s’endort comme il le peut.

A mon réveil, je me sens groggy et désorientée. La nuit a été un peu pénible. Les 5000 mètres d’altitude au passage du col se sont faits sentir. J’ai eu des difficultés à respirer. En cas de besoin, des bouteilles d’oxygène sont prévues. Je m’en suis passé et me suis efforcée de contrôler ma respiration et mes mouvements.

Je lève tant bien que mal le bout de mon nez pour jeter un œil à travers la fenêtre. Un fin manteau neigeux recouvre le paysage. Des souvenirs de vacances à la montagne resurgissent soudainement. C’est une impression vraiment étrange de s’endormir avec des paysages en tête et de se réveiller dans leur parfait contraire.

Nous sommes sur les hauts plateaux tibétains, mais je n’ai pas plus d’info. Peu importe. Je profite des beautés qui me sont offertes. Des troupeaux de yacks font par moment leur apparition. Quelle émotion. Ces animaux sont si imposants et si délicats à la fois.

Je ne parviens pas à quitter le paysage des yeux. Les décors se succèdent en rythme et je m’en délecte. Plateaux, montagnes, pâturages et villages me laissent rêveuse. A chaque arrêt en gare, un panneau annonce l’altitude à laquelle nous sommes. Quand je pense que je suis montée plus haut de que le Mont-Blanc…

PREMIERES IMPRESSIONS

Au loin, Lhassa finit par poindre le bout de son nez. Mon cœur se serre. Des grues et de hauts immeubles me vrillent l’estomac et gâchent ma première impression. Je reste positive malgré tout. La vieille ville me réservera sans doute des surprises.

C’est comme sortir d’un rêve si réaliste que l’on se demande si ce n’est pas vraiment arrivé. La descente du train me fait l’effet d’un coup de fouet. L’air est sec et d’une fraîcheur délicieuse. Ma respiration est courte. Je vais avoir besoin de quelques jours pour m’habituer. 

Après les contrôles d’usage auprès des militaires à la sortie de la gare, je retrouve mon guide. Il évoque avec moi sans aucun complexe la situation au Tibet. Il me met en garde. Nous avons un accord lui et moi. Je passerai trois jours en totale autonomie dans la ville, mais ne pourrai visiter aucun monument ni musée. Les militaires n’ont pas le sens de l’humour quand il s’agit du Tibet. Il me fait répéter le discours à tenir en cas de contrôle de police. Ces mises en garde me laissent amer et songeuse. Et puis il est Han. L’ethnie la plus représentée en Chine, et celle qui est envoyée un peu partout à travers le pays pour « remplir » les régions autonomes. Alors je ne sais pas trop quoi penser de son discours. 

Nous traversons la ville. Elle est moderne et très « chinoise ». Mais les montagnes qui l’encerclent parviennent à faire oublier cette impression un peu négative. Soudain, le Potala apparaît au détour d’une rue. J’en ai le souffle coupé. Immense bloc blanc lourd et dense qui domine toute la ville. Il veille sur elle et ses habitants. Qu’importe les militaires, les buildings, les grues et les casinos. Tant que le Potala sera là, la vieille ville restera indomptée, et elle le fait savoir. L’ancien palais du Dalai Lama reste le gardien et le garant des traditions tibétaines. J’arrive à peine à réaliser que je suis devant. Ce palais, je l’ai rêvé et fantasmé pendant de très longues années.

Je ne le quitte plus des yeux. Je vis un moment unique, magique, magnifique, imprégné de tristesse et de regrets pour le peuple tibétain. 

PELERINAGE TIBETAIN

Durant les trois jours qu’aura duré mon séjour à Lhassa, je me suis beaucoup promené dans la vieille ville, m’imprégnant de l’ambiance et suivant les pèlerins. Des shorten sont disposés à intervalles réguliers autour de la vieille ville. La tradition impose de les contourner par la gauche (l’édifice doit toujours se trouver sur votre droite). Voir toutes ces personnes avancer en même temps dans un même mouvement est vraiment impressionnant. Mais ce qui est encore plus impressionnant, ce sont ceux qui s’allongent régulièrement de tout leur long sur le sol.

Je me promène et remarque cette petite fille, qui tourne autour du Potala. Elle a le visage très grave et s’applique vraiment beaucoup dans son exercice. Elle doit à peine avoir 10 ans. Elle est tout simplement sublime. Certains parcourent des centaines de kilomètres ainsi pour atteindre leur objectif. Je trouve cette ferveur vraiment magnifique, mais je reconnais que s’agissant du Tibet et des tibétains, je ne suis pas très objective. 

Lhassa est également le parfait exemple des villes chinoises qui se développent trop vite. Il est difficile d’imaginer que dans une ville sainte comme celle-ci, des bars à hôtesses et des casinos se sont développés. Et pourtant, ces lieux de débauche ont pignon sur rue.

Je pense que le gouvernement chinois, dans sa volonté de mettre à bas le peuple tibétain, a largement encouragé leur développement. Une sorte de provocation à peine dissimulée. Un peu comme la place qui a été construite juste en face du Potala et où trône un gigantesque monument à la gloire de la révolution culturelle et de la libération du peuple tibétain. On se croirait dans une édition du Gorafi…

La présence policière est également très forte. Les militaires patrouillent en permanence dans toute la ville et pouvoir entrer dans le quartier historique nécessite de passer son sac aux rayons X (comme dans les aéroports). D’ailleurs, toutes les issues sont bloquées et il est impossible de contourner ces postes de contrôles.

Qui sait ce qu’il adviendra des populations tibétaines et de Lhassa dans quelques années…la « liberation » de la région n’est plus vraiment le coeur du débat. Tout le monde sait que l’indépendance ne sera plus accordée. Le Tibet est définitivement annexé à la Chine. Cependant, les tibétains continuent à se battre pour retrouver un semblant de liberté, de dignité, de respect et d’indépendance. Un jour peut-être…

Un grand merci à toutes celles et ceux qui ont permis que ce rêve, vieux de 17 ans, se réalise. Il était dans le top 5 des choses à faire avant de mourir et  cela n’aurait pas été possible sans vous.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.