Asie,  Indonesie

Découvrir le Kawah Ijen : une nuit entre enfer et paradis

Découvrir le Kawah Ijen est une expérience déroutante et difficile à décrire. Sans avoir d’attente particulière sur cette visite, je dois dire que ma surprise fut totale. L’ascension de ce volcan a été le moment phare de ce voyage sur l’île de Java. Un moment troublant, émouvant, révoltant qui m’aura amené malgré moi dans une situation bien loin des valeurs que je defends habituellement, mais qui m’aura également permis de porter un regard différent et moins simpliste sur les problématiques liées au tourisme.   

Kawah Ijen fait partie de ces étapes incontournables d’un voyage en Indonésie. Je n’ai pas dérogé à cette règle. Cela aurait été comme visiter Paris sans passer par les Tuileries ou le Trocadéro.  J’ai fait très peu de recherches sur ce site touristique rendu célèbre par Nicolas Hulot et son émission Ushuaïa et je me suis laissée porter par le mouvement sans poser trop de questions. Cependant, il y avait deux choses que je savais à propos du Kawah Ijen :

1) que des mineurs travaillent dans la soufrière dans des conditions épouvantables

2) qu’il est hors de question pour moi d’aller les déranger pendant notre visite.

C’est ainsi que nous avons booké auprès de notre homestay un véhicule et un guide pour nous rendre sur le cratère,  incluant l’observation des feux-follets et le lever de soleil. Pas de soufrière en vue, me voilà rassurée ! La seule chose que je ne comprends pas, c’est pourquoi nous partons à minut alors que le soleil se lève à 5h, que le cratère est très proche du village où nous sommes et que l’ascension ne nécessite pas des heures de marche. Je le découvrirai plus tard.

Nous quittons donc notre homestay vers minuit et demi et récupérons d’autres voyageurs en chemin. Après une petite heure de trajet sur une route un peu chaotique, nous arrivons finalement sur le parking indiquant le point de départ de notre ascension. Il y a des véhicules absolument partout. Je ne suis pas très fan des sites touristiques trop fréquentés, mais on ne peut pas tout avoir et une fois n’est pas coutûme. Après un thé chaud et la distribution des masques, nous commençons notre montée. 

Le chemin plongé dans le noir est pentu pendant plusieurs kilomètres. Nous distançons malgré nous notre guide bloqué avec une des membres du groupe qui avance à une lenteur indescriptible. De nombreux groupes et autres touristes nous entourent pendant que nous nous dirigeons vers le sommet. Une centaine peut-être plus. J’avoue ne pas vraiment réaliser ce qu’il se passe. Entrainée par le flot et par l’objectif que j’ai d’atteindre le sommet, j’ai les yeux rivés sur le sol, et me laisse guider par ma lampe frontale. 

Après une heure de marche, nous arrivons enfin au sommet. Le vent souffle en rafales et nous nous retrouvons sur ce qui semble être une crête. Nous distinguons peu de choses si ce n’est la barrière de sécurité qui nous protège. Le vide est palpable de l’autre côté et le goufre noir et sans fond, est à la fois terrorisant et fascinant. Nous attendons à l’abri du vent de longues minutes, dans l’espoir de voir apparaitre notre guide et notre compagne de route. En vain. Après plus de 30 minutes d’attente, nous descendons en direction du cratère et des fameux feux-follets.

La descente se fait dans le noir, à peine éclairée par la lampe frontale faiblarde. Le chemin est glissant et rocailleux, chaque pas est fait avec précaution. Il y a du monde devant et derrière nous. Le flot de touristes est continu. Ce sont des dizaines et des dizaines de lampes frontales anonymes qui descendent en lacets dans ce qui semble être la bouche de l’enfer. L’odeur de soufre est présente, mais peu incommodante. Je suis machinalement les autres touristes. Cette descente longue de 700 mètres, me parait cher payée pour apercevoir des gaz brûler à l’air libre.

Alors que je suis concentrée sur mes pas, j’aperçois soudain un mineur qui remonte la longue file de visiteurs. Il porte sur une seule épaule deux paniers en bambou remplis de blocs de soufre. Son pas est extrêmement lent. Le poids des paniers l’oblige à avancer à très faible allure. Son visage est crispé et marqué par l’effort. Tout le monde s’écarte pour le laisser passer. Je suis horrifiée. Je me retrouve exactement là où je ne voulais pas être. J’ai honte. Honte d’être là, dans ce moment qui me semble être le sumum de l’indécence et surtout de ne pas m’être suffisamment bien renseignée avant de venir.

Je n’avais pas réalisé que les mineurs pourraient travailler de nuit et que les feux-follets étaient en fait dans la soufrière, là où les mineurs travaillent. Je continue ma descente, sans trop savoir pourquoi. Peut-être parce qu’une fois de plus je me laisse entrainer par le flot de personnes ou peut-être parce que je me dis que le mal est déjà fait. Quelques mètre plus loin, je croise un autre mineur qui s’est arrêté pendant son ascension. Il tousse. Longuement, violemment, appuyé sur la anse de ses paniers, un mouchoir posé sur sa bouche Je m’attends à la voir cracher du sang tellement il semble en difficulté. C’est boulversant.

Les mineurs ne portent aucune protection lorsqu’ils descendent dans la soufrière récupérer les blocs précieux, qui serviront notamment dans la préparation de cosmétiques. A peine un foulard pour les protéger des émanations toxiques. Autant dire rien. Mes pensées divaguent et je me demande si seul le désespoir pousse ces hommes à descendre et à accepter de telles conditions de travail.

Chaque kilo est payé environ 1500 roupies indonésiennes, soit 10 centimes d’euros au moment où j’écris ces lignes. Ils récupèrent environ 150 kilos de soufre par jour, ce qui représente un salaire de 4 500 000 roupies (290$) par mois, si on considère qu’ils travaillent 20 jours par mois, soit le salaire moyen indonésien. Ces chiffres sont difficilement vérifiables, mais ils donnent une idée de ce qui peut pousser ces hommes à accomplir une telle besogne.

J’arrive finalement au fond du cratère. S’il ne devait y avoir qu’une seule représentation de l’enfer ce serait ce lieu. Le vent pousse dans notre direction les fumées toxiques entrainant toux et larmoiements. Le masque de protection est totalement inutile. J’ai la gorge et le nez en feux. Je pense d’autant plus aux mineurs et à leur petit foulard posé rapidement sur le visage. Je suis de mauvaise humeur et en colère, contre moi-même et ce système du tourisme de masse qui exploite et détruit tout ce qu’il touche et que j’alimente en ce moment même.

Le spectacle des feux-follets a été furtif, mais intrigant je dois bien le reconnaître. Un tapis de flammes bleues se forme sur le sol. A peine hautes d’une dizaines de centimètres. Je reste à peine deux secondes à les observer. La gêne est insupportable. Je tousse et éternue dans mon masque. L’air est irrespirable. Je m’éloigne pour reprendre un semblant de souffle.

Il est 4h30 du matin. Nous remontons vers l’air frais. Le soleil va bientôt se lever et les étoiles commencent à disparaitre tandis que les bords du cratère se dessinent légèrement autour de nous. Le lac turquoise qui a fait la réputation du Kawah Ijen aussi apparait doucement dans la pénombre. 

Lorsque nous arrivons en haut, des strates d’orange, de jaune et de rouge ont fait leur apparition à l’horizon jusqu’alors dissimulée par la profondeur du gouffre. A l’ouest, le ciel est quant à lui rose pâle et la paroi se découvre lentement au rythme de la naissance du jour. Les nuances de gris marbrées, les crevasses et les textures nées des caprices du volcan sont saisissants.  C’est un monde nouveau qui est en train de naitre sous mes yeux. De l’enfer émerge la douceur d’une aquarelle aux tons pastels. Chaque seconde qui passe change imperceptiblement le paysage. Lentement, avec la délicatesse d’une caresse, la lueur du jour enveloppe le volcan. Le vent se lève aussi, entrainant avec lui le sable et la poussière.

Quelques arbres morts apparaissent autour du cratère. Brulés, foudroyés ou asphyxiés par cet environnement hostile ; impossible de le savoir vraiment. Mais indéniablement, ils ajoutent une touche  de dramatisme à cette scène.

Mes impressions négatives s’estompent peu à peu avec l’arrivée de la lumière. La soufrière et le lac sont maintenant bien visibles. Des colonnes de fumées gigantesques s’échappent des tuyaux placés le long des parois du cratère. Des tons jaunes, verts, bleux, gris sont mêlés dans cette palette naturelle. La beauté de ce paysage est effroyable.

Le jour est maintenant bien levé et nous décidons de redescendre dans la soufrière. Elle est désormais totalement vide de touristes. La chaleur revient au fur et à mesure de notre descente.  Nous croisons à nouveau les mineurs. Etrangement je me sens moins mal à l’aise que cette nuit. Pourtant le configuration est la même si ce n’est que nous sommes deux et non plus des centaines.

Je n’ai plus cette sensation de déranger. Certains mineurs engagent la conversation, d’autres échangent de simples sourires ou un « bonjour » glissé rapidement pendant qu’ils redescendent remplir leurs paniers. Les couleurs du lac sont différentes maintenant. Plus laiteuses. Quelques hommes s’engouffrent et disparaissent dans l’épaisse fumée jaune qui s’élève. Ils ressortent rapidement, les paniers chargés prêts à remonter. La vision du cratère depuis son coeur en plein jour me fait un drôle d’effet. Je ne reconnais rien, J’ai l’impression de descendre pour la première fois. Ce volcan me boulverse par sa beauté et la puissance qui s’en dégage. Mille photos ne suffiraient pas à décrire la magie de cet endroit.

 

Il est temps pour nous de repartir. Il est déjà 8h30 du matin et nous n’avons pas vu le temps passer. Je comprends enfin pourquoi tout le monde fait l’ascension si tôt dans la nuit. Découvrir le Kawah Ijen demande du temps. Il faut digérer toutes ces émotions et le nombre de touristes est tellement important que tout prend plus de temps dans le cratère.

Sur le chemin du retour qui mène au parking, mes pensées divaguent et je m’interroge sur l’impact du tourisme dans ses apects positifs comme négatifs. Mon expérience dans le cratère à deux moments différents a été révélatrice. Pourquoi descendre dans la soufrière en pleine journée serait-il moins « grave » qu’en pleine nuit ? Les mineurs étaient là dans les deux cas. La seule différence fut la masse de touristes présents. Pourquoi deux cents ou trois cents touristes seraient plus irrespecteux ou réprimable que deux ou trois ? Le tout est-il plus important que la somme des parties ?

Je réalise que la plupart des personnes qui descendaient comme moi, n’avaient pas pour but de déranger ou de manquer de respect aux mineurs. Nous étions tous là pour voir les feux-follets. Pas les mineurs. Pas d’intentions voyeuristes a priori donc. Il n’est pas pour autant question d’oublier que le tourisme entretient et alimentent des pratiques extrêmement choquantes et répréhensibles un peu partout dans le monde.

Je pense notamment aux femmes girafes du Laos réduites au statut de bêtes de foire pour satisfaire la demande touristique en mal d’exotisme et « d’authenticité ». Je pense également à ces personnes qui sous pretexte de ramener des clichés sensationnels « volent » des moments de vie extrêmement intimes à des familles sans leur consentement. J’ai souvent la sensation que le touriste occidental s’occtroie des passes droits qui sont en fait le reflet d’un héritage colonial qui ressurgit dans certains pays.

Mais le monde est fait de nuances et le tourisme permet aussi de favoriser de réels échanges culturels, d’aider certaines régions du monde à se développer économiquement et socialement. Dans le cas de la soufrière du Kawah Ijen, la mine n’est qu’une source des revenus pour des hommes surpuissants qui n’y voient qu’un moyen d’augmenter leur capital sur le dos des mineurs. La présence ou non des touristes ne changerait rien à mon sens. Tant qu’il y aura du soufre, il y aura des mineurs.  Et inutile d’envisager d’améliorer leurs conditions de travail pour le moment…

Cependant, si une partie de l’argent versé pour ces visites nocturnes était réinvesti dans une couverture santé à destination des mineurs, on améliorerait la conditions de beaucoup d’entre eux et de leurs familles.

Je crois quelques mineurs qui redescendent également avec leurs sacs de soufre posés dans des charettes de fortune, fumant et toussant . Certains sont tellement abimés par des années de travail dans le cratère, qu’il est impossible de leur donner un âge. Poser le pied au Kawah Ijen en tant que mineur c’est entrer dans un système qui dépasse la plupart de ceux qui tentent l’expérience. L’apât du gain est le plus fort, malgré les risques qu’il comporte. (Les mineurs vivent en moyenne jusqu’à 55 ans.)

J’arrive finalement au parking, les idées confuses et les émotions sans dessus-dessous, mais le Kawah Ijen aura été une expérience hors du commun sur bien des aspects. 

J’évoquerai l’aspect pratique pour découvrir le Kawah Ijen dans un article dédié qui arrivera prochainement.

 

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